Lorsque l’on pense aux pièces d’or françaises, c’est presque toujours la célèbre 20 francs Napoléon qui vient à l’esprit. Pourtant, au milieu du XIXᵉ siècle, la France décide de frapper une nouvelle pièce d’or de valeur inférieure : la 10 francs or.
Une question se pose alors naturellement : pourquoi créer une nouvelle monnaie en or alors que la 20 francs existait déjà et remplissait parfaitement son rôle ?
La réponse se trouve dans l’une des plus grandes transformations économiques du XIXᵉ siècle.
À partir de 1848, d’immenses quantités d’or sont découvertes en Californie, puis en Australie à partir de 1851. En quelques années, le métal jaune devient beaucoup plus abondant sur les marchés mondiaux.
Cet afflux d’or bouleverse progressivement l’équilibre entre l’or et l’argent. L’or devient relativement plus accessible, tandis que l’argent conserve une place importante dans les échanges du quotidien.
Dans le même temps, la France connaît une forte expansion économique. Le commerce se développe, les échanges se multiplient, les villes grandissent et les besoins en monnaie deviennent plus importants.
La 20 francs or est parfaitement adaptée aux paiements importants, au commerce de gros, à l’épargne et aux grandes transactions. Mais sa valeur reste élevée pour de nombreux achats courants.
La France comprend alors qu’il manque une pièce intermédiaire : une monnaie contenant de l’or, mais représentant seulement la moitié de la valeur d’une 20 francs.
C’est ainsi que naît la 10 francs or.
1850 : la naissance de la 10 francs or
La première 10 francs or française est frappée en 1850, sous la Deuxième République.
Elle porte l’effigie de Cérès, figure symbolique de la République, déjà présente sur plusieurs monnaies françaises de cette période.
La pièce pèse environ 3,22 grammes et contient environ 2,90 grammes d’or pur. Elle possède exactement la moitié du poids et de la valeur métallique d’une 20 francs or.
La logique monétaire est donc extrêmement simple : une 20 francs contient deux fois plus d’or qu’une 10 francs, tandis qu’une 10 francs contient deux fois plus d’or qu’une 5 francs.
La France crée ainsi une véritable gamme de monnaies en or, destinée à accompagner l’augmentation des échanges et l’expansion du commerce.
Pourquoi seulement Cérès, Napoléon III et Marianne ?
La 10 francs or a traversé trois grands moments politiques de l’histoire française, ce qui explique les différentes effigies présentes sur cette pièce.
Lorsqu’elle apparaît en 1850 sous la Deuxième République, elle porte naturellement le visage de Cérès, symbole de la République, de l’abondance et de la prospérité.
Après la proclamation du Second Empire en 1852, les symboles républicains laissent progressivement place au portrait de Napoléon III.
La 10 francs or présente alors l’empereur tête nue, puis tête laurée à partir de 1861. La couronne de laurier rappelle les empereurs de l’Antiquité et affirme la puissance ainsi que la légitimité du régime impérial.
Mais l’histoire de la 10 francs or ne s’arrête pas avec la chute de Napoléon III en 1870.
Sous la Troisième République, Cérès réapparaît sur la pièce. Ce retour marque la volonté du nouveau régime de renouer avec les symboles républicains après près de vingt années d’Empire.
Puis, à partir de 1899, la 10 francs or adopte une nouvelle représentation appelée à devenir l’une des plus célèbres de la numismatique française : Marianne au droit et le Coq gaulois au revers.
Gravée par Jules-Clément Chaplain, cette pièce porte les symboles de la République française. Marianne, coiffée du bonnet phrygien, incarne la liberté et la République, tandis que le Coq gaulois évoque la France, la vigilance et la fierté nationale.
La 10 francs Marianne Coq est frappée jusqu’en 1914, à la veille du bouleversement provoqué par la Première Guerre mondiale.
Contrairement à ce que pourrait laisser penser sa petite taille, la 10 francs or a donc traversé plusieurs régimes et plusieurs générations.
Elle raconte successivement la Deuxième République, le Second Empire puis l’affirmation durable de la Troisième République.
Si elle ne porte pas les portraits de Napoléon Ier, Louis XVIII, Charles X ou Louis-Philippe, c’est simplement parce qu’elle n’existait pas encore sous leurs règnes.
Son histoire commence seulement en 1850, mais elle se prolonge bien au-delà de Napoléon III, jusqu’aux dernières années de la monnaie d’or circulante en France.
Une pièce créée pour accompagner le commerce
La création de la 10 francs or ne répond pas seulement à l’abondance nouvelle du métal jaune.
Elle accompagne également une profonde transformation de l’économie française.
Au milieu du XIXᵉ siècle, le commerce connaît une expansion considérable. Les chemins de fer se développent, les marchandises circulent plus rapidement, les entreprises se multiplient et les échanges entre les différentes régions deviennent plus nombreux.
Dans ce contexte, la France a besoin d’un système monétaire plus souple.
La 20 francs or reste une pièce importante, mais elle représente une somme trop élevée pour certaines transactions. La 10 francs permet alors d’effectuer des paiements intermédiaires sans devoir utiliser de nombreuses pièces d’argent.
Elle devient une sorte de lien entre les petites monnaies du quotidien et les grandes pièces d’or destinées aux transactions importantes.
La 10 francs or a-t-elle réellement circulé ?
Oui, la 10 francs or a réellement circulé.
Elle n’était pas seulement une pièce d’épargne ou de prestige. Elle était utilisée pour régler des achats, payer des salaires, effectuer des transactions commerciales ou conserver une partie de son patrimoine sous une forme facilement transportable.
Toutefois, dix francs représentaient encore une somme importante au XIXᵉ siècle. La pièce n’était donc pas utilisée pour les plus petites dépenses de la vie quotidienne.
Elle circulait davantage dans les transactions intermédiaires, là où une pièce de 20 francs aurait représenté une valeur trop élevée.
Sa petite taille constituait néanmoins un inconvénient. Avec seulement 3,22 grammes, elle était plus facile à perdre et moins pratique à manipuler que la 20 francs or.
Cette fragilité explique en partie pourquoi la 20 francs est restée beaucoup plus célèbre et beaucoup plus largement conservée.
Pourquoi la 10 francs or a-t-elle fini par disparaître ?
La 10 francs or ne disparaît pas immédiatement après la chute du Second Empire.
Elle continue au contraire d’être frappée sous la Troisième République, d’abord avec Cérès, puis avec Marianne et le Coq.
Sa disparition est liée à un bouleversement beaucoup plus profond : la Première Guerre mondiale.
À partir de 1914, les Français commencent à conserver leurs pièces d’or plutôt qu’à les dépenser. Face à l’incertitude, l’or est thésaurisé, retiré de la circulation et remplacé progressivement par les billets de banque.
La guerre entraîne des dépenses immenses et désorganise les anciens équilibres monétaires. Les monnaies d’or cessent alors de circuler normalement.
La 10 francs Marianne Coq n’est plus frappée après 1914 pour la circulation courante.
La 20 francs or connaît un destin comparable, même si elle restera beaucoup plus présente dans les réserves, l’épargne familiale et le marché de l’or d’investissement.
Pourquoi la 20 francs or est-elle restée plus célèbre ?
La 20 francs or possédait plusieurs avantages.
Elle était plus grande, plus facile à manipuler et représentait une valeur mieux adaptée aux grandes transactions ainsi qu’à l’épargne.
Elle a également été frappée pendant une période beaucoup plus longue et sous un nombre plus important de régimes et de souverains.
Napoléon Ier, Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe, Cérès, le Génie, Napoléon III et Marianne ont tous laissé leur empreinte sur la 20 francs or.
La 10 francs, apparue seulement en 1850, ne pouvait pas porter les portraits des souverains précédents.
Elle reste donc plus discrète dans l’imaginaire collectif, malgré une histoire particulièrement riche.
Une petite pièce née avant toute une nouvelle gamme de monnaies d’or
La 10 francs or est née à un moment où la France cherchait à rendre son système monétaire plus souple et mieux adapté à l’augmentation des échanges.
Lorsqu’elle apparaît en 1850, la célèbre 20 francs or existe déjà depuis plusieurs décennies. Entre cette grande pièce d’or et les monnaies d’argent utilisées dans les paiements plus courants, il manque cependant une valeur intermédiaire.
La 10 francs or vient précisément répondre à ce besoin.
Elle représente la moitié d’une 20 francs et permet d’utiliser l’or pour des transactions moins importantes, sans avoir à remettre une monnaie trop élevée ni à multiplier les lourdes pièces d’argent.
Il ne faut toutefois pas croire qu’elle fut créée entre la 5 francs or et la 20 francs or.
C’est exactement l’inverse.
La 10 francs apparaît la première, en 1850. La 5 francs or ne viendra que plusieurs années plus tard, sous Napoléon III, lorsque l’abondance croissante de l’or permettra à la France de pousser plus loin encore cette logique en créant une monnaie d’or de très faible valeur.
La 10 francs ne complète donc pas une gamme déjà existante : elle en constitue l’une des premières étapes.
Elle montre que la France commence alors à envisager l’or non plus seulement comme le métal des grandes transactions et de l’épargne, mais également comme un métal capable de circuler sous des valeurs plus accessibles.
La 5 francs or prolongera ensuite cette évolution. Mais sa petite taille, son extrême légèreté et son manque de praticité limiteront son succès.
La 10 francs or, plus facile à manipuler tout en restant deux fois moins élevée que la 20 francs, occupait une position plus équilibrée.
Une pièce qui raconte trois régimes et une transformation de la monnaie
Derrière ses 3,22 grammes se cache ainsi une histoire bien plus vaste que celle d’une simple petite pièce d’or.
La 10 francs accompagne l’expansion du commerce, l’augmentation des échanges et la recherche d’une monnaie plus pratique au milieu du XIXᵉ siècle.
Elle traverse également plusieurs bouleversements politiques.
Cérès incarne d’abord la Deuxième République.
Napoléon III remplace ensuite les symboles républicains par son portrait impérial, tête nue, puis couronnée de lauriers.
Enfin, Marianne et le Coq gaulois accompagnent l’affirmation de la Troisième République jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale.
La 10 francs or n’est donc pas seulement une version réduite de la célèbre 20 francs Napoléon.
Elle est la première tentative durable de la France pour rendre la monnaie d’or accessible à des transactions plus modestes.
Créée avant la 5 francs or, elle ouvre la voie à une nouvelle gamme de petites monnaies d’or, tout en conservant un équilibre que la 5 francs, trop petite et trop fragile, ne parviendra jamais réellement à trouver.
C’est peut-être là que réside le véritable mystère de la 10 francs or.
Elle fut créée pour répondre à un besoin très concret, celui d’une valeur intermédiaire, mais elle devint aussi le témoin de plus de soixante années d’histoire française.
Une petite pièce par sa taille, mais une grande monnaie par tout ce qu’elle raconte.
Pour les lecteurs qui souhaitent poursuivre cette histoire…
Pour les lecteurs qui souhaitent poursuivre cette histoire, nous avons également consacré un article complet à la 5 francs or, une pièce apparue après la 10 francs et dont la création répond à une logique monétaire tout aussi fascinante.
Vous pouvez le retrouver directement sur notre blog.



