Certaines monnaies traversent les siècles grâce à leur valeur. D’autres deviennent mythiques par l’histoire qu’elles racontent. La 100 Francs Or Bazor appartient incontestablement à cette seconde catégorie.
Gravée par Lucien Bazor, Graveur général des Monnaies de France, cette pièce voit le jour dans le cadre de la grande réforme monétaire engagée après la loi du 25 juin 1928. Son ambition est immense : offrir à la France une nouvelle monnaie d’or, moderne, élégante et suffisamment prestigieuse pour succéder aux célèbres 20 Francs Napoléon qui avaient marqué plusieurs générations de Français.
Après plusieurs années de préparation, la production débute finalement en 1935 et se poursuit en 1936. En seulement deux années de frappe, plus de 13,7 millions d’exemplaires sont fabriqués.
Tout semblait réuni pour faire de cette monnaie la nouvelle référence du franc-or français.
Avec son diamètre de 21 millimètres, identique à celui du Napoléon de 20 francs, la 100 Francs Bazor s’inscrit dans la continuité des grandes monnaies françaises. Son dessin, résolument moderne, représente une Marianne au style Art déco, symbole d’une France tournée vers l’avenir. Élégante, équilibrée et finement gravée, elle est aujourd’hui considérée comme l’une des plus belles créations monétaires françaises du XXᵉ siècle.
Pourtant, son destin bascule presque immédiatement.
Quelques mois seulement après son lancement, la dévaluation du franc en 1936 bouleverse totalement la situation économique. La valeur de l’or contenu dans chaque 100 Francs Bazor devient rapidement supérieure aux 100 francs inscrits sur la pièce.
Dès lors, il n’avait plus aucun sens pour les Français de régler leurs achats avec cette monnaie. Pourquoi payer une dette de 100 francs avec une pièce dont la valeur réelle était devenue plus élevée ? Il était bien plus logique de la conserver, de l’épargner ou de la faire fondre que de la dépenser.
La célèbre loi de Gresham s’applique alors naturellement : lorsque deux monnaies ont la même valeur officielle, mais que l’une possède une valeur intrinsèque plus importante, c’est toujours la plus précieuse qui disparaît de la circulation.
La 100 Francs Bazor ne pouvait donc plus remplir le rôle pour lequel elle avait été créée.
Les pièces sont progressivement retirées de la circulation, récupérées puis fondues. La quasi-totalité des exemplaires disparaît ainsi en seulement quelques années.
C’est là que réside l’un des plus grands paradoxes de la numismatique française.
Comment une monnaie frappée à plus de 13,7 millions d’exemplaires peut-elle être devenue rare ?
La réponse est simple : ce n’est pas le nombre de pièces fabriquées qui fait la rareté, mais le nombre de pièces qui ont survécu.
Et la 100 Francs Bazor en est probablement le plus bel exemple.
Ironie de l’histoire, il est même probable que la majorité des Français de l’époque n’en ait jamais réellement vu une. Conçue pour circuler dans tout le pays, son existence fut si brève que son destin se joua presque entièrement entre les ateliers de frappe, les coffres de stockage et les opérations de fonte.
C’est précisément cette destinée inachevée qui la rend aujourd’hui si fascinante.
Mais au fil des décennies, un autre élément est venu renforcer son prestige : le mystère.
Comme toutes les grandes monnaies, la 100 Francs Or Bazor s’est entourée de récits transmis de génération en génération parmi les collectionneurs. Certains racontent que d’anciens stocks existeraient encore, oubliés dans des réserves jamais ouvertes, dans les sous-sols d’anciens bâtiments de l’État ou de la Banque de France.
Aucune preuve historique ne permet aujourd’hui de confirmer ces récits.
Pourtant, ils continuent d’alimenter l’imaginaire des passionnés.
Et si quelques milliers d’exemplaires existaient encore, oubliés depuis près d’un siècle ?
Cette simple idée suffit à faire rêver.
C’est toute la magie de la numismatique.
Une monnaie n’est jamais seulement un morceau d’or. Elle est le témoin d’une époque, d’une décision politique, d’un contexte économique et parfois même d’un destin inattendu.
Chaque 100 Francs Or Bazor retrouvée raconte une histoire. Celle d’un projet ambitieux, imaginé pour devenir la nouvelle grande monnaie d’or française, mais interrompu presque avant d’avoir commencé.
C’est sans doute ce qui explique l’attachement que lui portent les collectionneurs.
Elle ne séduit pas uniquement par la qualité de sa gravure ou par la valeur de son or. Elle fascine parce qu’elle symbolise un rêve inachevé, un tournant de l’histoire monétaire française et l’un des plus grands paradoxes de notre numismatique.
Certaines monnaies valent leur poids en or.
La 100 Francs Or Bazor, elle, vaut aussi par l’histoire qu’elle raconte



